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Informatique et méthodes de travail

Louise Brunette, Université du Québec en Outaouais
avec la collaboration de Laurie Gerber, Syntes Language Group

En lançant à divers acteurs de l’industrie de la traduction une invitation à participer au présent numéro de JoSTrans, nous comptions arriver à faire une histoire ou, à tout le moins, une chronologie de l’adaptation des traducteurs à l’informatique depuis, par exemple, l’arrivée de l’ordinateur personnel. Or, la lecture préliminaire des articles présentés nous a révélé que la conversion à l’informatique, bien engagée, se poursuit et ne sera vraisemblablement jamais parachevée. Il semblerait que, comme la traduction elle-même, l’informatisation ou toute autre forme d’automatisation de l’activité donnera toujours du grain à moudre à ceux qui pratiquent ou théorisent la traduction. Nous avons donc pris un instantané de la traduction informatisée d’aujourd’hui, en engageant en priorité le dialogue avec des praticiens. Ce numéro est articulé en deux sections : la première est regroupée autour du « Translator’s corner » que JoSTrans, désireux de favoriser le dialogue entre recherche universitaire et pratique de l’industrie, propose dans certains de ses numéros. La seconde donne les résultats de recherches appliquées sur les rapports des traducteurs et des nouvelles technologies de traduction.

La parole est ici donnée à des traducteurs, des enseignants, des chercheurs observateurs et à une représentante de la grande entreprise. Nous déplorons tout de même que notre appel auprès du monde technique dûment sollicité n’ait pas été entendu. Sans doute faut-il voir là un indice du fossé séparant informaticiens et professionnels de la traduction malgré les rapprochements entre les deux professions tentés par des organismes comme l’American Translators Association, l’Association of Machine Translation in the Americas ou le Conseil national de la recherche scientifique du Canada.

Nous sommes quand même heureuses du résultat dans son ensemble et de la vitalité manifestée par chacun des auteurs de ce numéro de JoSTrans, comme de la richesse de leurs propos. On ne s’étonnera pas de l’orientation para-technique des articles, dans un numéro qui se veut orienté sur la pratique. Ils traitent donc de technologie, que ce soit pour évaluer l’impact des pratiques informatiques sur les traductions et sur la profession ou pour décrire des expériences d’enseignement des outils spécialisés ou des modes nouveaux d’écriture.

Parole à la pratique : Translator’s corner

Dans un domaine où les pratiques changent incessamment il était important de laisser les praticiens donner leurs vues personnelles sur les défis et les innovations qui redéfinissent chaque jour leur profession. Le numéro s’ouvre donc sur trois perspectives qui mèneront les lecteurs au cœur du débat actuel sur la traduction automatique : celles de Lori Thicke, avocate des nouvelles technologies en traduction et co-fondatrice de l’entreprise Excelera, de Caroline Champsaur, chef de l’Unité de Références et Terminologie à l’OCDE et d’Anne-Marie Robert, traductrice et consultante.

Le regard de l’entrepreneure

Dans son entreprise, Lori Thicke intègre les technologies dans l’exercice quotidien de son activité et mesure chaque jour à l’aune du réel les systèmes de traduction automatique des types statistique ou à base de règles. Loin de les opposer, elle tire le meilleur de chacun et enrichit de ce fait le travail des post-éditeurs. 

Fondatrice de Traducteurs sans frontières, Lori Thicke partage aussi avec l’industrie ses compétences et les fruits de son expérience en matière de choix d’outils de technologie langagière. Son article servira de guide à ceux qui se demandent comment arriver à déterminer le montage technologique correspondant le mieux à leurs besoins.

Finalement, les lecteurs prendront connaissance d’une étude intéressante menée par les bureaux de notre auteure et qui secoue bien des préjugés contre la traduction automatique.

Regard critique sur la traduction automatique

Caroline Champsaur s’interroge sur l’avantage que procurent aux traducteurs les outils informatiques, en particulier la TA. Elle fait observer que cette dernière s’insère dans la pratique suivant deux modalités : avant l’intervention humaine ou jumelée à des outils de TAO.

Si la TA est la première étape du processus, il s’agit de bien évaluer la qualité du produit eu égard à sa destination notamment. De cette qualité dépendra par exemple l’énergie à engager dans la post-édition. Si la TA s’intègre à une série d’interventions automatiques, le travail du relecteur se diversifie, avec ce que le multitâche comporte d’avantages et d’inconvénients. À rapprocher des schémas cognitifs qu’évoquera Anne-Marie Robert.

Au final, l’enthousiasme de l’auteure n’est pas au rendez-vous. La qualité des sorties machine la laisse sur sa faim. Toutefois, de l’évolution des outils qui nous est présentée, se dégage une réalité : la TA ne cesse de s’améliorer.

La post-édition : tâche traductive en passe de trouver son identité

C’est sur un ton personnel que dans « Vous avez dit : post-éditrice ? Quelques éléments d'un parcours personnel », la praticienne Anne-Marie Robert mène l’enquête sur elle-même et sur son activité dans un monde informatisé obsédé par la productivité. Son article nous rappelle que sous l’impulsion indirecte des contraintes économiques et de la croissance exponentielle des volumes de traduction, la traduction automatique s’est imposée et, avec elle, la post-édition dont une des fonctions est pour ainsi dire d’humaniser un contenu robotisé.

Pour Anne-Marie Robert, grande prêtresse de la post-édition chez les francophones, les textes techniques sont le candidat idéal pour la TA et la post-édition dont l’exercice exige la mise à contribution de capacités organisationnelles, administratives et relationnelles et de schémas mentaux fort différents de ceux associés à la révision. Par ailleurs, nous apprend-elle, la pratique de la post-édition développerait des réflexes et une capacité d’analyse inédits. L’informatisation de la profession vient donc avec son lot de bonnes nouvelles !

À propos de mondialité

La pénétrante analyse de Donald Barabé ouvre la partie plus théorique de ce numéro sur les conséquences de la mondialité sur la traduction vue comme acte ou comme produit ouvre la section plus réflective et à proprement parler académique de ce numéro. Son article ratisse large, sans jamais s’égarer : responsabilité professionnelle et sociale des traducteurs, virage sociétal et technologique de la profession, conséquences économiques et culturelles du paysage (inter)linguistique mondialisé, pratique repensée de l’acte de traduire. La révolution technologique illustrée notamment par le recours massif à la TA, est présentée comme une chance pour les traducteurs : valorisation de la profession et croissance de la demande face à la stabilité de l’offre et, corolaire de cette réalité, hausse des tarifs. Normalisation des prestations et qualité du produit fini trouvent naturellement leur place dans ce panorama d’envergure.

L’informatique a insufflé une vigueur renouvelée à notre pratique professionnelle et le regard optimiste de Donald Barabé sur cette évolution fait plaisir à lire, mais, surtout, il illustre ce que veut dire s’adapter ou encore être de son temps.

Gérer ressources humaines et ressources informatiques

Pour sa part, c’est sous l’angle de la gestion, ou des systèmes d’information d’entreprise, qu’AnneMarie Taravella traite de l’implantation des logiciels de traduction assurant tout ou partie des tâches autrefois entièrement humaines.

Partant du constat que la demande croissante de traductions et la disponibilité des ressources humaines ne suivent pas la même courbe, l’auteure se demande comment favoriser l’indispensable collaboration entre l’humain et la machine. La réponse semble se trouver dans la combinaison de divers outils dont la configuration prendrait en compte les besoins des agents de traduction et ne ferait pas obstacle à leur créativité.

La post-édition: comment les traducteurs et traductrices la perçoivent-elles?

Comme le note Ana Guerberof Arenas dans son introduction, les professionnel(le)s de la traduction et de la localisation expriment rarement leurs considérations sur la technologie de la traduction. Dans son article, elle donne les résultats d’une enquête menée parmi des professionnel(le)s de la traduction et de la révision. Ils y donnent leurs opinions sur la post-édition et la traduction automatique. Cherchant à comprendre comment ces professionnel(le)s perçoivent leur productivité en relation à la post-édition, elle a également organisé une séance de compte-rendu où il apparaît clairement  que les traducteurs  et traductrices sont généralement ouverts aux nouvelles technologies mais s’inquiètent des conséquences négatives qu’elles peuvent avoir sur leur rémunération.

Wikipédia, laboratoire de révision anglais-français

Désireuses de répondre aux pressions du milieu, avec ma collègue Chantal Gagnon, nous avons donné une orientation technologique à notre cours de révision anglais-français. À défaut de recourir à des outils spécialisés pour la révision, d’ailleurs inexistants à ce jour, c’est sur un mode de relecture collaboratif que nous avons fait porter notre expérience auprès d’étudiants de terminale ou troisième année. On le sait, la wikification des textes s’insère dans la mutation technologique qui n’a pas fini de modifier les conditions d’exercice de la profession. L’initiation à un milieu wiki complexe, l’univers Wikipédia, a constitué la partie technologique de l’opération. Notre but était de démontrer que cet environnement se prête à l’enseignement de la révision classique comme à la relecture technologisée. Nos étudiants ont appris à se sentir à l’aise sur la planète wiki, dont l’exploration par les traducteurs n’est qu’à ses premiers pas. On constatera donc que non seulement les percées de l’informatique de traduction, mais aussi l’environnement informatique, exigent une adaptation de la part des traducteurs et de ceux qui les forment.

Enseignement expérientiel des outils

Quant à nos collègues enseignants Stephen Doherty et Joss Moorkens, dans une étude complémentaire à la description précédente, ils ont réfléchi sur l’efficacité de l’apprentissage résultant d’exercices pratiques sur des outils classiques d’aide à la traduction. S’appuyant sur les commentaires d’étudiants de deux cohortes et sur leurs propres cahiers d’étape, ils mesurent le succès de l’enseignement portant sur aligneurs de textes, mémoires de traduction, systèmes de traduction automatique industriels ou grand public et interfaces de post-édition. Ils s’intéressent à la perception qu’ont les étudiants des technologies traductives, à leur maitrise des outils et aux caractéristiques des ressources informatiques mises à leur disposition, qui apparaissent souvent comme autant d’obstacles à l’apprentissage.

Les formateurs seront particulièrement heureux de lire comment les deux enseignants ont surmonté ces obstacles au point de les transformer en atouts.

Conclusion

Il y a vingt ans, informé par l’arrivée révolutionnaire des mémoires de traduction, le thème de nombre de colloques et congrès tournait autour de la question : quelle traduction, quels traducteurs pour demain ? Et demain renvoyait le plus souvent à l’étape de l’an 2000. En 2013, personne ne songe à dissocier TA, TAO et pratique professionnelle de la traduction ou de la localisation. Les traducteurs boudent de moins en moins la technologie. Ils se sont adaptés, rapidement. Il le fallait, car dorénavant, les progrès fulgurants de l’informatique de traduction nous obligent à considérer que demain, c’est effectivement demain. Et selon toute vraisemblance, les traducteurs et traductrices s’acheminent vers des lendemains heureux. C’est le message optimiste de ce collectif.

Biographies

Louise BrunetteLouise Brunette Ph.D., term.a, trad.a., a pratiqué la traduction, la révision et la terminologie à temps plein pendant plus de 25 ans avant de faire son entrée comme enseignante dans une université de Montréal. Elle est membre agréée de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec dans la combinaison anglais-français pour la traduction et détient également le titre de terminologue agréée. Régulièrement appelée à former des professionnels ou des étudiants en Europe, elle enseigne principalement à l’Université du Québec en Outaouais. Ses champs d’intérêt actuels sont la révision et la post-édition. Elle publiera prochainement Stratégies de révision à l’intention des futurs réviseurs et de leurs enseignants et aussi des réviseurs en exercice.

louise.brunette@uqo.ca

Laurie Gerber est titulaire d’une maitrise en études de l’Asie du Sud-Est et d’une autre en linguistique computationnelle. Elle travaille en TA depuis 1986 et a occupé des postes de nature variée dans des entreprises comme Systran, Language Weaver et l’Information Sciences Institute, University of Southern California. Elle est aujourd’hui consultante, principalement pour le Syntes Language Group. L’American Translators Association, dont elle est membre depuis 1989, l’a agréée dans la combinaison japonais-anglais. Depuis 1992, elle fait partie de l’Association for Machine Translation in the Americas (AMTA) dont elle a assumé la présidence; elle a aussi présidé la société mère de l’AMTA, IAMTA (International Association for Machine Translation).

gerbl@pacbell.net